L’une et l’autre

Harcèlement scolaire, harcèlement de rue… on parle souvent des rapports de domination et d’agression qu’entretiennent des parties antagonistes. Mais qu’en est-il des violences qui peuvent germer dans un couple au sens large ? L’asservissement naissant parfois au sein d’un tandem  dispose de son petit terme à la mode : la « relation toxique ». Relation donnant l’illusion d’un consenti, et qui se transforme en ascendance néfaste d’un parti sur l’autre (et parfois vice versa). Un sujet dont on parle beaucoup dans les cours d’auto-défense verbale.

J’ai l’impression que ce type de relations, toujours passionnées et surtout délétères, ne se vit pas de la même façon pour les filles et les femmes vu le contexte dans lequel nous évoluons depuis des siècles. Mais comment apprendre à se protéger d’une situation d’inter-dépendance presque impossible à déceler soi-même ? Et comment, qu’on l’ait vécue ou non, en parler clairement aux petits bouts de carottes qui frétillent tout autour de nous sans tomber dans un discours anxiogène ?

Tout ça pour dire que c’est l’automne, et qu’ont croisé mon chemin deux albums qui se font curieusement écho : L’une et l’autre et Oméga et l’Ourse.

L’une et l’autre nous conte l’histoire de deux couleuvres, l’une à collier et l’autre vipérine. L’une est née un soir de nouvelle Lune, l’autre une nuit de pleine l’une. Chaque jour, l’une et l’autre se rencontrent et finissent par s’apprivoiser. L’une parle, l’autre murmure… Les autres en leur présence se sentent un peu perdus. L’une entraine l’autre de plus en plus loin. Quitte à la mettre en danger. Leur alliance semble éternelle. Mais au fil du récit, le doute s’insinue.

L'une et l'autre

Puis tout devient clair.

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Le couple se sépare. Puis se reforme. L’une et l’autre ont changées.  Chacune sait que l’autre peut suivre son propre chemin. Elles ne sont plus identiques, mais deux êtres liés profondément. Et si l’autre n’aime pas le goût des fourmis, cela n’a pas d’importance.

Elles n’ont pas besoin de mots pour se comprendre, elles ont les mêmes idées en même temps…

Anne Crausaz parvient à retracer les lignes qui caractérisent une relation néfaste. Deux personnalités différentes qui pourtant s’unissent passionnément, jusqu’à la fusion. Jusqu’à une forme de rejet des « autres », ceux du dehors, qui ne comprennent pas. Un malaise provoqué involontairement ou non  qui accentue toute la séduction de cette union exclusive. Puis c’est une ascendance bilatérale qui s’installe et c’est ce qui, je pense, fait la force de cette histoire. L’une et l’autre étouffe son Elle pour le Nous, le Toi.

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Le dénouement est pourtant positif, et quand l’une finit par prendre la parole, par « casser »  l’emprise de l’autre,  le couple redevient tandem, et l’amitié s’équilibre enfin. L’autrice identifie ainsi les facteurs nocifs puis propose, via le cri et la séparation, une petite clef pour permettre au-à la lecteur-ice de s’en sortir.

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Les illustrations sont  à l’image du récit. Douces et légères comme parfois inquiétantes, elles distillent des indices du pouvoir que l’une exerce sur l’autre, et du malaise qui en découle. Au début saturant tout l’espace, elles se relâchent ensuite alors que le couple se dénoue. Plus de fluidité, plus de place pour des couleuvres qui profitent de cette nouvelle liberté comme chacune l’entend et en fonction de sa nature profonde. Une claire et  belle façon de traiter un sujet extrêmement délicat.

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Avec une vocation moins didactique que poétique, Oméga et l’Ourse reprend les grandes lignes de ces relations qui peuvent conduire à la destruction consentie. Avec toujours en filigrane , cette étrange séduction que peut exercer un être sur un autre. Je vous propose d’y plonger la prochaine fois.

A très vite !

L’une et l’autre, Anne Crausaz. MeMo, 2013.

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