Oméga et l’ourse

Le corps d’Oméga vit confiné, dans sa chambre, au fond de la classe, mais son cœur lui vogue à l’extérieur, vers elle. Elle, c’est l’ Ourse qui terrorise les autres, ceux qui ne comprennent pas.

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« Lorsqu’un mouton était retrouvé mort, Oméga courait à sa fenêtre et souriait ».

Dès qu’elle le peut, Oméga contemple cette sombre silhouette jusqu’à l’aube, ou rêvasse en pensant à sa fourrure brune, ses yeux sombres et à ses pattes douces. Enfin, quand arrive l’hiver, l’ourse massive s’approche de sa fenêtre.

« Si près que, dans ses yeux, flottait la nuit tout entière. »

Oméga ouvre la fenêtre, saute dans les bras de l’ourse pour se perdre dans la chaleur de son pelage. Toutes deux quittent le village enlacées pour errer dans la forêt.

« L’ourse écartait le fouet des branches qui auraient pu effleurer Oméga pendant que la jeune fille l’embrassait dans le creux de l’oreille. »

Ensemble elles s’égarent à travers le monde, le bois, au delà du temps. Chacune bercée par les mouvements et la respirations de l’autre… jusqu’à qu’une crête les empêche définitivement de poursuivre leur course. Oméga se blottit silencieusement contre l’Ourse.

« L’ourse regarda le soleil se lever et poussa un grognement déchirant.

Oméga comprit mais  ne dit rien.

Les rares nuages qui traversaient le ciel ressemblaient à des pierres.

-Il va falloir que je te mange… avoua enfin l’ourse. »

« Oméga hocha doucement la tête.

Posa un bras sur le ventre brun de l’ourse.

Et dit simplement:

-D’accord. »

Ainsi se termine l’histoire d’Oméga, sur une dernière planche onirique que je vous laisse découvrir.

Bon, c’est le frisson, non ?

On retrouve donc, comme dans L’une et l’autre, une fascination presque sensuelle pour l’autre, une ambiguïté d’ailleurs souvent présente dans ce type de relation. Un désir de fusion qui s’accomplit lors d’un dénouement délicat, mais brutal. La relation entre Oméga et l’Ourse (deux créatures féminines, ce qui ne me semble pas anodin) est physique, passe par le contact, la contemplation, la marche à travers le monde. Les villageois-es sont effrayé-es et ne comprennent pas plus que les autres de L’une et L’autre. Ils-elles ne sont pas même présent-es à l’image. Dans la salle de classe, c’est Oméga qui se démultiplie. La seule illustration contenant d’autres figures qu’elle est celle où la fillette, toujours serrée contre son ourse, sourit aux esprits de la forêt, silhouettes découpées majoritairement féminines.

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clique clique !

Oméga la solitaire, en se liant à l’ourse, se libère de l’intérieur, du foyer, de l’école qui « forme ». L’isolement physique dans lequel elle se trouvait est annihilé par la proximité et la tendresse qu’elle partage avec sa compagne, sa prédatrice. Une relation qui finalement la conduit à la fusion organique: la fillette libérée fini par disparaitre pour nourrir son Ourse. L’une est dévorée au profit de l’autre.

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Mère ou amoureuse, l’Ourse ? Difficile à dire, tant les illustrations de Béatrice Alemagna et le doux texte de Guillaume Guéraud se prêtent à de multiples interprétations. Tendresse et brutalité, animalité et sécurité, enfant et ours(e)… Il s’agit en tout cas  d’une attirance de cœur, mais aussi de corps. Jusqu’à quel point peut-on aller par amour ? S’agit il d’une relation toxique, ou d’une  sublimation poétique de deux personnages féminins, l’un libre, l’autre libéré, tout deux finalement mélangés ?

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Oméga et l’ours, Edvard Munch

Bref, c’est le genre d’album qu’on lit et relit  sans jamais parvenir à décider du sens qu’on lui donne. Tout dépend de la-du lecteur-ice. L’illustratrice nous confie sur Ricochet avoir été elle-même frappée par le fusain d’Edvard Munch représentant une jeune fille ouvrant les bras à un ours. Lui vint alors l’idée de cette étrange histoire, celle d’une  fille acceptant de se faire manger par amour…

Oméga et l’Ourse, Béatrice Alemagna et Guillaume Guéraud, en 2008 chez Panama et repris en 2012 par Les grandes personnes

Ps: le format de l’album est atypique (27 x 35) et les illustrations n’en sont que plus belles à regarder. L’histoire prend tout son (double…?) sens au fil de ces tableaux qui mêlent formes enfantines et traits étrangement adultes. L’autrice ayant la gentillesse d’exposer quelques unes de ses illustrations sur son site et celui de Les grandes Personnes, j’ai préféré ne pas les massacrer à grand coup de scanner (d’ailleurs de manière générale je n’aime pas beaucoup ça, malgré les apparences)… alors foncez !

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