Les échardes de glace

Dernière petite incursion dans le monde de la maternité avant de fouetter d’autres chattes (genre, Madame Dodue, au hasard…).

Parler de la misère des mamans et non mamans est difficile. On donne beaucoup de noms et on construit bien des cases pour une souffrance qui ne se mesure qu’à l’échelle individuelle. Dépression post-partum, épuisement dit maternel, réaction de défense parfois violente face à une situation que n’importe qui jugerait insupportable, impuissance face à cet étrange statut qui s’impose et aspire tout le reste… Impossible de réduire à une seule explication ce qui fait d’une mère une femme désespérée. J’emprunte donc la voie-x habituelle, celle des livres.

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Pour la naissance de son bébé, Sakari veut construire le plus haut et le plus bel igloo du village. Kanosak nait, minuscule et froissé.

Sakari se demande si elle aime son enfant.

Terrifiée, elle décide de suivre les pas de sa grand-mère. Elle installe Kanosak sur son dos pour se rendre au plus profond de la montagne, chez la Louve qui dévoile le jour.

Face au brouillard et au gel, elle marche, épuisée.

A bout de souffle, Sakari pénètre dans la grotte. Le passage se fait de plus en plus étroit, et lorsque le sol se dérobe, elle se rattrape de justesse… jusqu’à ce qu’une force gigantesque finisse par la déposer au sol. La bête est là, gigantesque et terrifiante.

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Sakari ose lui demander un peu de lait. Sa propre enfance se mêle à la douce sensation des cheveux naissant de son bébé. Les échardes de glaces qui transperçaient son cœur commencent doucement à fondre, mais il faut descendre encore plus profondément. Il lui faut crier, ou cracher si elle y parvient. Kanosak se met à pleurer, mais ces pleurs ne sont plus des éclats plantés dans son corps. Elle redécouvre l’innocence de ses besoins et ne se sent plus coupable. Le calme est enfin revenu. Elle écarte les derniers rochers qui les séparent, elle et la Louve, de la sortie. La chaleur du soleil fait fondre les dernières échardes, libérant l’amour qui peut enfin couler.

Kanosak s’est remis à pleurer. Sakari voudrait le jeter dans la neige.

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Les très belles illustrations de Fabienne Cinquin  ont quelque chose de mystique. Elles mêlent la douceur et le tourment, confondent Sakari et la louve. Son enfant, sa charge, est toujours présent. D’abord morcelé et collé contre elle, puis seul face à l’obscurité de la caverne. Ce n’est qu’à la fin qu’on le découvre entièrement, le visage apaisé et en pleine lumière. Kanosak est entouré mais enfin séparé du corps de sa mère.

 Le texte d’Edwige Planchin donne quant-à-lui une dimension physique à la souffrance et à l’épuisement, par les images évoquées autant que par la description littérale du poids  de la maternité. La narration est parfois brute, parfois enfantine.  S’il y a bien distanciation, rejet et fatigue, soit ce que l’on considère comme étant les signes récurrents de l’épuisement maternel,  la dimension métaphorique de l’histoire dépend de chaque lectrice. Chacune peut y trouver sa propre résonance, ou ne rien voir du tout.

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Les albums montrant une mère en souffrance ne sont pas nombreux. Pour ma part c’est le premier évoquant la détresse maternelle en particulier que je lis, et cela me semblait important de faire passer le mot. Je ne saurais dire s’il est véritablement destiné aux enfants du fait de son texte (qui semble hésiter lui aussi), mais aussi de son sujet. Cela me paraît compliqué de partager ce mal-être là avec son ou sa toute-petite, et qu’il vaut mieux ne pas le ou la mêler à tout ça. Peut-être est-ce une erreur ?

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Les échardes de Glace effleure l’une des innombrables  situations qui peuvent pousser une femme propulsée mère dans le désespoir. Il ne s’attarde que sur les premiers mois de vie et le dénouement est heureux.  Malgré quelques réserves sur le texte, cette histoire confirme pour moi qu’un album peut avoir un pouvoir d’évocation plus puissant que beaucoup de romans.

Les échardes de glace, Edwige Planchin et Fabienne Cinquin aux éditions L’instant présent, 2015.

Les droits d’autrices sont reversés à l’association Maman Blues. (je relais l’info simplement, je connais mal l’association et j’espère que l’éditeur ne tombe pas dans les travers de B, s’pas)

Je suis vraiment très attachée à cette idée du monstre qu’il faut contenir (car malheureusement il ne s’agit plus d’apprivoiser), mais qui parfois prend le pouvoir. J’espère pouvoir vous parler un jour de Mister Babadook. Un prochain vendredi 13, peut-être ? (ne regardez surtout pas la bande annonce. hop le film !)

 

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