Féroce

Fenris nait loup rouge, un loup effrayant à la gueule pleine de dents.


Tout commence par une idée simple en forme de fable:

« Il se produisit une chose commune, qui fut que Fenris, à force d’avoir malgré lui l’air méchant et de terroriser chacun par sa seule apparence, finit par devenir vraiment cruel. »

Ainsi le loup écarlate s’éloigne-t-il de sa meute, terrorisant tous les êtres qu’il croise, jusqu’aux branches qui frémissent et aux fleurs qui ploient.


Jusqu’à ce jour de printemps où une humaine croise son chemin. Une fillette au cheveux couleur miel et à la langue pleine de dérision. Une dérision peut être  emprunte de solitude.

« Fenris le féroce recula. on ne l’avait pas touché depuis des années. »


Devant elle Fenris recule, trébuche. Malgré lui il est enlacé. On ne nous dira rien de cette fillette se promenant seule dans la forêt. Mais cette seule phrase suffit à bouleverser une histoire que l’on croyait jouée d’avance:

« Allons, il ne faut pas vous laisser influencer par toutes ces histoires de mystère féminin. D’accord, nous sommes belles. C’est vrai, nous sommes intelligentes. Mais vous aussi, vous avez vos bons côtés. Peut-être qu’il faut un peu plus les chercher. »

Féroce est bel et bien un conte, un petit chapreon rouge inversé où le loup erre loin du chemin pour retrouver celle qui, sans jamais se départir de son étrange humour désabusé, déconstruit un discours de masse en toute simplicité. Tous deux « s’accordent » pour suivre leur propre voie, chacun s’éloignant de sa propre meute. Et c’est la fillette qui  est l’instigatrice de cette union.

Bien loin de  faire peser l’ombre de la symbolique du loup (et quand bien même, la fillette puis la femme n’en verrait ni son importance, ni sa maitrise diminuer), Jean-François Chabas, avec un texte en forme de tableau elliptique, nous propose une histoire très forte avec une certaine « économie de phrases ». Un style qui donc peut dérouter par sa forme mais qui mérite que l’on s’y abreuve pour le front.

« Ils marchent de concert, du pas de ceux qui ont très longtemps cheminé ensemble ; parfois la jeune fille s’appuie contre l’encolure du loup, parfois c’est le loup qui vient se presser sontre les jambes fines de l’humaine. »

Et que dire des illustration de David Sala? De vraies tableaux, elles aussi, à tel point que l’éditeur a opté pour un format portrait / paysage dépliable pour  restituer toute la profondeur d’un style qui n’est pas sans rappeler celui de Klimt. Pour leur rendre justice, le mieux serait d’avoir l’album entre les mains.

 

Féroces est le genre d’histoire que j’espérais trouver depuis longtemps. Une fillette autonome et guide,  qui sans long discours déconstruit un modèle, pour peu que l’on ai saisit le parcours de Fenris et le sens de mots loin d’être anodins. Un loup rouge et effrayant, pourtant loin des clichés qui emprisonnent les animaux mal-aimés et qui, ni puni ni chassé, mérite son droit à la vie. Deux êtres vivants qui se joignent et se défont d’une façon d’être arbitrairement imposée par la masse. Une  insoumission poétique, en duo. Et en plus, pour une fois, c’est un (très gros j’avoue) coup de cœur récent : l’album est donc absolument disponible et abordable compte tenu de sa fabrication (Abordable mais malheureusement imprimé en Chine, ce qui ne va peut-être plus l’un sans l’autre pour les éditeurs. Ça reste un gros  point noir. Plus d’info dans les petits points, bientôt). A lire absolument, pour ou par vous.

Toutes les illustrations sont issues du site de David Sala, qui les propose également en téléchargement, ce qui est une raison de plus pour suivre de très près cet artiste.

 

Féroce, François Chabas et David Sala, 2012 Casterman.

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