A calicochon

Anthony Browne, je le connaissais à travers ses œuvres mettant en scène des singes (vous savez, ces gens bizarres qui ont tendance à montrer leur derche et à manger le visage d’autres gens). Et voilà qu’au détour d’une errance librairistique, je suis tombé sur cet album extraordinaire dont j’avais entendu parlé mais que je n’avais encore jamais pris le temps de dénicher.

 

Dans les livres d’Anthony Browne, on peut trouver tout un tas de petits trucs cachés. Tableaux de maitre-sses, personnages échappés de contes de fée… des clins d’oeil qui rendent l’exploration de ses illustrations passionnante. Et ici ce que l’on va traquer, ce sont les petits cochons.

« Monsieur Porchon vivait avec ses deux fils, Simon et Patrick, dans une belle maison avec un beau jardin. Il possédait une belle voiture dans un beau garage. »

« A l’intérieur de la maison, il y avait madame Porchon. »

Voici l’ouverture de A Calicochon. Au centre de la page, un portrait de famille idyllique. Monsieur Porchon, grand sourire et nœud papillon, est  entouré par ses deux fils, coupes au bol et petites joues roses, bien droits dans leur chaussures vernies. Derrière eux, une belle maison et sous leurs pieds, une parfaite pelouse. Et pas de madame Porchon.

Tournons la page. Chaque matin, les Porchon père et fils prennent leur petit déjeuner avant de partir à son très important travail pour le premier, leur très importante école pour les seconds.

Il nous faut tourner une nouvelle page pour faire enfin la connaissance de Madame Porchon.

Le soir venu,   Porchon et fils réclament leur dîner puis s’avachissent devant la télé. Pour Madame Porchon, il reste la vaisselle, la lessive et un peu de cuisine pour le lendemain.Pour Madame Porchon, chaque journée parait se ressembler.

Jusqu’à ce qu’un soir, Madame Porchon reste introuvable. Seule un morceau de papier attend ses hommes sur la cheminée.

Les Porchon sont désemparés. Ne sachant que faire d’eux même, il tentent de  préparer le dîner. Infect. Le lendemain, ils s’attaquent au petit déjeuner. Infect. Au fil des jours, la vaisselle s’entasse et la maison s’encrasse: monsieur Porchon et fils deviennent de plus en plus sales, de plus en plus grognons.

« Il ne nous reste plus qu’à fouiller par terre à la recherche de vieux rogatons »

C’est alors que Madame Porchon fait son apparition. C’est à genoux que la supplie les trois petits cochons. Et nous lecteur-ices, nous pouvons enfin découvrir le visage de Madame Porchon. Un visage triste, mais où se dessine quand même un très léger sourire.

La vie reprend son cours chez  Monsieur et Madame Porchon. Monsieur fait la vaisselle et repasse, les Porchons fils s’occupent de leur lit et tous participent en cuisine. Sur le visage de Madame Porchon se dévoilent des yeux encore un peu tristes mais tendres, et surtout, un plus large sourire encore. Mais quelle est cette salopette ? N’aurait-elle finalement troqué son tablier de ménagère que contre le statut d’éleveuse de cochons, tout aussi accaparant ?

A la dernière page, madame Porchon souri.  C’est un  sourire immense et complet  qui  illumine son visage. Car maman est  ravie. Il faut dire qu’elle peut enfin…

…mettre les mains dans le cambouis.

Je trouve cette album terrifiant de bonté. Déjà, tout passe par les illustrations: cette ouverture sur un portrait idéal, mais sans madame Porchon ; les bouches béantes que l’on prend à pleine face, jusque dans les pages du journal de monsieur Porchon, quand ce dernier et ses fils arranguent « la mère »; les cochons, qui lentement envahissent  décors, objets et vêtements pour finalement devenir les maitres des lieux…

Jusqu’à ce point de basculement où les visages satisfaits, bouches grandes ouvertes et regards vides des messieurs ont tôt fait de se transformer en sourires apaisés et expressions timidement réjouies. Non sans passer par la case cochon. Ainsi, le visage de madame Porchon, auparavant effacé, s’éclaire à mesure des pages et les expressions s’harmonisent alors que la famille elle même s’équilibre enfin.

Il y a le rythme de la mise en page également. Au début de l’album, Porchon et fils accaparent pages pleines et doubles pages tandis que madame Porchon n’apparait que dans un découpage très stricte en quatre cases, dans une atmosphère sépia bien loin des couleurs et de l’ambiance tout en mouvement dont bénéficie le reste de la famille. Ce n’est que lors de son retour que son ombre se dessine sur le même plans que les garçons. Et ce n’est que lorsque l’on découvre sont visage qu’elle franchit enfin la ligne noire de l’illustration, le sourire aux lèvres. Sa tête est toujours baissée, mais vers sa famille cette fois. Une fois son regard dévoilé dans l’avant dernière illustration, le cadre disparait même totalement. Enfin, la liberté s’étale, accentuée par la blancheur de la belle page. Madame Porchon n’est contenue que par  la seule voiture, sa passion.

Et puis enfin, il y a Madame Porchon elle même.  Je trouve qu’il y a quelque chose de saisissant dans chacune de ses apparitions. Madame Porchon  est toujours penchée en avant, le visage à demi dissimulé par ses cheveux légèrement ondulés et  les mains toujours occupées. Sa façon de se tenir, de bouger, la rend terriblement réelle. Il se dégage d’elle une grande tristesse et une douceur immense.

L’introduction est explicite: monsieur Porchon vit et possède la maison. Madame Porchon est à l’interieur de la maison. Elle ne vit pas.Lorsque les membres de la famille l’appellent « maman », ce n’est que pour ponctuer un ordre.  Sinon, c’est « madame Porchon ». Alors que tout ce qu’accomplissent les hommes est important, ce que fait madame Porchon (y compris son propre travail) n’est listé que sous forme d’actions simples. C’est là que se situe je pense le point fort de l’album: madame Porchon ne demande pas à ce que ses tâches soit considérées. Elle demande à ce qu’elles soient diminuées.  Sa volonté n’est pas de prouver que sans elle, la maison ne tournerait pas, c’est au contraire que sans elle, cette fichue maison se mette à tourner. Elle ne souhaite pas être reconnue comme éleveuse de cochon, mais bien se débarrasser de cet état d’asservissement quotidien. Et lorsqu’elle  retrouve la liberté, le terme « maman » entre enfin dans la narration. Une maman,  et surtout une vraie personne.

Cet album me laisse sans voix.

(haha)

A Calicochon (Piggybook), Anthony Browne, 2010 pour l »édition française chez Kaléidoscope, dispo en Lutin Poche.

2 réponses

  1. Le livre qui m’a rendue si tatillonne sur le partage des tâches ménagères dans une maison… je ne remercierai jamais assez mes parents d’avoir eu le bon gout de me mettre ça entre les mains si tôt.

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